Belleville, Paris
Louis Fratino
Nudissima
Antoine LeviPour la préparation de sa nouvelle exposition à la galerie Antoine Levi, Louis Fratino a fait le choix de se rendre en Italie et d’expérimenter la céramique. Si l’on interroge les intérêts, les lectures et le penchant poétique de Louis, on réalise que son débarquement sur le sol italien, ou mieux, méditerranéen, a été d’une certaine façon naturel. Ce jeune artiste américain, originaire de Baltimore mais résident à New York, a séduit la critique avec une peinture figurative qui, tout en soulignant dans sa sémantique l’ascendance moderniste, exprime dans ses contenus une conception du quotidien intimiste, voire par moments lyrique. Une telle vision poétique développe, en se les appropriant, maintes références symboliques et littéraires, sans jamais prendre les distances d’un réalisme subjectif, conscient du caractère - quelque part - sacré de l’image. Eu égard au défi de délaisser momentanément la peinture en faveur de l’argile, Fratino a pris un risque considérable, celui de remettre en jeu un élément si important du legs d’un jeune artiste : sa propre credibilité. Et le risque est encore plus grand si l’on considère que les oeuvres que nous pouvons contempler aujourd’hui sont le fruit d’un seul - quoique intensif - mois de travail, qui a pris fin le 29 du mois de septembre dernier : avec une métaphore, il s’agit ici de frapper le centre de la cible avec un seul coup! Louis a su faire face à l’inévitable pression psychologique, la céramique étant considérée à part entière comme un procédé et un matériau à la mode dans le milieu de l’art contemporain, en approchant et en maîtrisant le médium avec l’attitude requise : liberté expressive et audace, combinées au respect du matériau et du savoir faire artisanal. Louis a choisi de travailler dans un lieu spécial tel qu’Albisola : berceau du Futurisme et ville d’adoption pour des nombreux artistes comme Arturo Martini, Lucio Fontana, Asger Jorn, Wilfredo Lam, Piero Manzoni, pour n’en citer que quelques uns. Plus particulièrement, les oeuvres d’Arturo Martini et Lucio Fontana ont été une source d’inspiration pour Fratino - oeuvres observables non seulement dans les musées des alentours (de Vado Ligure à Savona) mais également accessibles spontanément dans les jardins publics agrémentés d’oeuvres d’artistes et dans le tissu urbain de la ville d’Albisola. Au terme de la résidence, une sélection des sculptures de Louis, toutes réalisées au Studio Ernan Design, a été présentée dans une project room à la Casa Museo Jorn sous le titre Romanico. Les céramiques de Fratino secondent et développent davantage encore sa passion pour une sorte de narration où s’enchaînent des instantanés de vie - tableaux d’une dramaturgie du quotidien, moments comme suspendus dans le flux du réel. Dans cette trame bâtie en relief par plans superposés, nous retrouvons le monde affectif, poétique et érotique des tableaux de l’artiste, où l’attention portée au réel se situe entre la transcription ethnographique du moment vécu (dans le métro, à l’appartement, dans la rue, à la plage) et une sorte de suspension muette, presque sacrée, à mi-chemin entre l’Enigme de l’heure de Giorgio De Chirico et le déchirement du voile de Mâyâ dans l’oeuvre poétique d’Eugenio Montale. Les primitifs modernes italiens ont été l’interlocuteur principal de la recherche de Fratino, à l’occasion d’un dialogue qui s’est développé sur un terrain de médiations et d’influences modernistes (Carrà, Morandi, Sironi, Martini, Fontana) et postmodernes (Clemente, Paladino), comme une sorte d’hyper-modernisme contemporain qui abandonne sciemment la citation érudite dans le but de réfléchir, avec ces mêmes modèles plus ou moins anciens, au processus cognitif de la forme et du langage. Le concept de Romanico (Style roman en français) puise en effet son inspiration dans la tradition italienne de restituer dans un langage plastique et visuel solide, conçu pour durer des siècles, des scènes sacrées tirées de la Bible. Une tradition dont rendront témoignage plusieurs auteurs d’é poques différentes : du Maître des Métopes de la Cathédrale de Modène (XIIe siècle) à Arturo Martini avec ses crèches, mais également (dans un langage différent) Lucio Fontana avec sa Via Crucis en céramique que Fratino a pu admirer dans l’église San Fedele à Milan. Lors de cette expérience italienne, on peut attribuer un rôle certain également aux mythes anciens et aux légendes populaires réinterprétés dans un style métaphysique et pop par l’auteur Dino Buzzati, dans les véritables stations (picturales) d’un chemin de croix que sont ses romans graphiques. Fratino a choisi une déclinaison de la sculpture, celle du relief, très proche de la peinture mais profondément liée aux formes primitives de représentation de l’homme. Ces céramiques ont certainement encore un côté naïf, néanmoins elles présentent déjà des valeurs expressives si remarquables et nettes qu’elles méritent d’être questionnées et approfondies. Elles sont le fruit d’une étude directe entreprise sur des modèles modernes, ainsi que d’une maîtrise du matériau indéniable et spontanée, qui a permis à Louis de travailler la céramique avec une minutie et une conformité extrêmes dans chaque phase de l’exécution, confiant dans l’expérience des artisans sans jamais toutefois déléguer la réalisation plastique des oeuvres, en affirmant ainsi avec assurance son rôle premier d’artiste créateur. - Luca Bochicchio Louis Fratino (USA, 1993) vit et travaille à New York City. Nudissima est sa deuxième exposition personnelle à la galerie Antoine Levi. Luca Bochicchio est docteur en histoire de l’art, critique d’art et curateur. Il est directeur du MuDA et de la Casa Museo Jorn d’Albissola (Italie); il est chargé de cours à l’université de Gênes.
