Marais, Paris
Sergey Kononov
Not Quite Here
Lazarew[Scroll down for French version / Veuillez trouver ci-dessous la version française] We are delighted to invite you to the new solo exhibition by Sergey Kononov. In his recent works, Sergey Kononov takes a step further into the exploration of realistic painting, specifically in its equivocal relationship to contemporary media, fashion, eroticism and youth culture. Having spent the entire year of 2022 in his country at war, the palette darkens at first, before colors arise again in a mastered refreshing palette that he had not shown so far. His portraits of friends are definitely rooted in the here and now, composing a map of the artist's close entourage on the eve of his 30th birthday. —Julie Chaizemartin ***** Nous sommes très heureux de vous convier à la nouvelle exposition de l’artiste ukrainien Sergey Kononov. Dans ses oeuvres récentes, il fait un pas de plus dans l’exploration de la peinture réaliste, en particulier dans sa relation équivoque avec les médias contemporains, la mode, l'érotisme et la culture de la jeunesse. Ayant passé toute l’année 2022 dans son pays en guerre, les tonalités s’assombrissent dans un premier temps, avant que des couleurs ne jaillissent à nouveau, dans une palette acidulée superbement maitrisée qu'on lui connaissait peu. Davantage ancrée dans notre époque, ces portraits d'amis composent une cartographie de l'entourage proche de l'artiste à la veille de ses 30 ans. Au premier abord, c’est la texture des toiles qui saisit le regard, leur matérialité et leurs coloris ne semblant ni tout à fait de notre époque ni tout à fait des siècles passés. Nous sommes donc face à une énigme temporelle et esthétique. Cette approche de la peinture, à la frontière de l’image vintage et de la scène de genre, fait éclore une ambiguïté à la fois malaisante et attachante. Obsédante même. Sergey Kononov semble vouloir nous confronter à une certaine crudité, voire une cruauté de l’image. Pourtant, ce ressenti n’est pas d’emblée évident. En effet, nous sommes d’abord charmés par cette jeune fille assise au regard mélancolique, les jambes recroquevillées, nouées autour de son petit chat qu’elle chérit et protège ou par ce jeune homme athlétique, à la gaucherie candide, les paupières closes, aussi timide que fier, capté seul dans l’éphémère de l’instant. Il a l’allure d’un James Dean, sur le fil de la beauté et de la décadence. Ambiguïté encore. Plus frontale, nous toisant du regard à la manière de L’Olympia de Manet, une jeune femme est allongée nue sur un fond terreux monochrome dont les nuances moirées peuvent rappeler la matité des fresques pompéiennes. Son corps chante le désir, la pulsion, le temps court, tandis que l’arrière-plan mutique dans lequel elle est prisonnière dit le temps long de l’histoire. Cette dichotomie esthétique interpelle. On est entre l’icône et le réalisme, entre la spiritualité orthodoxe et Balthus, entre Masaccio et Egon Schiele. L’ambiguïté persiste et nous happe. Les corps ici, souvent nus, ou à demi-nus, surgissent de fonds de plus en plus unis et silencieux, de plus en plus chargés aussi, la matière étant appliquée en plusieurs couches sur un gesso blanc-orangé. L’artiste, à ses débuts, était en effet plus expressionniste, plus fougueux, usant même de la bombe pour camper des décors crépusculaires et tourmentés, hantés par des torses nus, des chiens enragés et des crânes rasés, rappelant, à la manière d’un reportage, la violence du conflit qu’il a senti tout proche en Crimée, en 2014, alors qu’il habitait Odessa, sa ville natale. Son esthétique a ensuite évolué, marquée par son arrivée en France en 2015, son entrée à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier de François Boisrond, et surtout un voyage en Italie, à Florence, où il s’imprègne de l’Antiquité et de Botticelli, peintre dont l’artificialité et la modernité des couleurs le fascinent. « Cette peinture a 500 ans mais il y a l’idée de peindre des silhouettes comme des flashs. On ne voit pas d’ombres, c’est en quelques sortes très design, dans le détail des cheveux, des chairs, des corps ». De ce séjour, de l’observation des Primitifs italiens aussi, naît sans doute l’attention particulière à la matité propre à la technique de la tempéra ou à celle du pastel. Sa peinture s’assagit alors progressivement, au sein de scènes domestiques ordinaires. Les vieux films qu’il aime regarder ne sont peut-être pas pour rien dans cet ancrage de l’image dans des tonalités mordorées, inscrite dans un temps qui nous semble suranné, vieilli, anachronique. On pense aux anciennes affiches publicitaires, aux cartes postales d’un autre temps mais aussi aux peintres symbolistes qui tendaient vers ce sentiment de paradis perdu auréolé d’une luminosité artificielle. Le soin apporté aux nuances campe désormais les corps contorsionnés d’une jeunesse adulte en questionnement, silhouettes tatouées, sensuelles et torturées, incarnation d’individualités troublées par notre époque, ses violences et ses contradictions. Figures prises au piège, dans la mélancolie et l’attentisme d’une génération sacrifiée qui, si elle recherche la relation charnelle ou fraternelle, n’en est pas moins toujours solitaire. On la sent tendue, effrontée, prête à brûler la vie, toujours érotique dans sa fragilité. En filigrane, la jeunesse ukrainienne à nouveau sous le feu des bombes alors que Sergey Kononov est retourné dans son pays à la veille du déclenchement de la guerre russo-ukrainienne. Un an à Odessa à peindre, à épurer les formes, à étouffer les cris peut-être. Aujourd’hui, ses nouvelles toiles s’aventurent dans le détail coloré de certains motifs, se délectant de certaines formes tatouées sur les corps. Contemporaines et sensuelles. Mais toujours, la nuance des ocres, des rouges, des carmins, des bleus-gris font vibrer sa palette pour mettre en scène ses amis, des modèles proches de lui, dont la présence picturale véhicule un fort sentiment d’intimité qui touche notre regard. On y perçoit un compagnonnage philosophique et esthétique avec le peintre américain Andrew Wyeth (1917-2009) dont Sergey Kononov a enfin pu découvrir les toiles aux Etats-Unis en 2023. « J’ai découvert ses peintures quand j’avais 12 ans. J’ai attendu pendant des années avant de le voir en vrai. C’est le peintre le plus important pour moi » explique-t-il en précisant que tous les grands musées ont acheté ses œuvres en cachette parce que son réalisme mélancolique n’était pas à la mode. La touche subtile de Sergey Kononov a cette même gamme chromatique veloutée qui se loge en dehors des codes et du temps mais se love, persistante et nostalgique, dans notre rétine. —Julie Chaizemartin, journaliste et critique d’art
